18 mois d’absence, mais l’univers de Mad Men vit à son propre rythme. Ce démarrage de saison, écrit par Matthew Weiner himself, a été précédé par un embargo plutôt typique de l’ancien scénariste des Soprano. Même les publicités diffusées par AMC utilisaient des extraits des précédentes saisons… Le mystère restait entier, et la campagne de communication a fait son effet, s’il en était besoin au vu du buzz critique des deux parts de l’Atlantique. Ce premier double épisode avait-t-il des choses à cacher ?

On peut répondre par un franc « non » ! L’ellipse narrative n’a pas amené de morts subites, de divorces ou encore de plans sociaux massifs à Sterling Cooper Draper Pryce. Nicht non plus pour une mauvaise nouvelle pour Joan (Christina Hendricks), son mari n’étant pas mort au Vietnâm. Mais Matthew Weiner n’ayant pas besoin d’avoir recours à ce genre de surprises pour garder l’intérêt des téléspectateurs, ce n’en est que meilleur pour l’intégrité de la série.

Zou bisou bisoux…. (air connu)

On retrouve donc un Don Draper (Jon Hamm) heureux (en apparence) et marié à Megan (Jessica Paré), personnage qui était au centre d’un triangle amoureux avec Faye (Cara Buono) lors de la deuxième partie de la saison 4. Megan était un personnage qui était très en retrait et définie uniquement à travers sa relation avec Don (pas de scènes avec sa famille, peu avec les collègues). Elle était présentée sous un jour tellement positif que le spectateur était amené à se demander si Don n’avait pas sous-estimé le revers de la médaille. C’est ainsi que la dynamique entre Don et Megan est explorée durant une grande partie de l’épisode, à travers une surprise party organisée par Megan pour les 40 ans de Don Draper (et non pas Dick Whitman, six mois plus âgé, nous apprend son alter ego). Et c’est là que la surface se craquèle : malgré les avertissements de Peggy (Elisabeth Moss), Megan va jusqu’au bout et invite toute l’agence, un groupe, pour une ambiance ‘cosy’. Mais Don va peu causer, et révéler son besoin d’intimité face à une Megan bien plus extravertie que Betty (January Jones), et aussi chaleureuse que Betty était froide. Mais surtout, la dynamique est certainement inversée : là où Don avait certainement l’ascendant sur Betty, qui s’est émancipée par petites touches et quasiment malgré elle, Megan « tient » Don grâce à une relation amour/haine, et surtout grâce à sa sexualité. Weiner ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Roger (John Slattery), personnage qui ne montre pas de signes de changement à bien des égards, et sa relation avec Jane (Peyton List), notamment après l’interprétation aussi survoltée qu’embarrassante de « Zou Bisou Bisou » de Megan. Roger et Jane se détestent cordialement, et passent leur temps à s’envoyer des piques. Don n’en est pas là, mais il sera intéressant de le voir passer de manipulateur à manipulé, surtout lorsque Megan a dorénavant toutes les cartes de son lourd passé en main, à savoir sa véritable identité et le pourquoi du comment.

Baby blues

A bien des égards, l’intrigue la plus réussie était celle qui concernait Joan, en fin de congés maternité avec un mari mobilisé au Vietnâm depuis maintenant des mois. L’épuisement et la solitude face aux responsabilités qu’entraînent les soins du jeune Kevin l’entraînent à faire appel à sa mère, et par là nous présenter sa famille, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. En fait, les intrigues autour de Joan hors bureau ne se sont pas développées avant la saison 3 dans mes souvenirs, Mad Men étant très centré autour des Draper, de Pete (Vincent Kartheiser‎) et Peggy dans ses premières saisons. Un léger parallèle est fait avec les nuits blanches passées par le couple Pete/Trudy (Alison Brie), mais assez subtilement. Une seule scène sera passée en compagnie de Vincent Kartheiser et Alison Brie (Trudy), et Pete Campbell ne semble pas avoir l’esquisse d’un arc personnel pour la saison.

Revenons à Joan : son retour de congés maternité se fait dans les règles de l’art, et contre l’avis de sa mère, qui pense que son mari ne l’autorisera jamais à travailler, ce qui rend Joan furax, assénant à nouveau la dimension indépendante de Miss Holloway (Christina Hendricks). On a affaire à une Joan assez stressée quant à son retour, également assez irritée des attentions assez impersonnelles de leurs collègues. Elle est également touchée par la publication d’une publicité pour SDCP vantant leur éthique d’égalité des chances, refusant de croire à des embauches imminentes. En ce sens, elle a raison : il ne s’agissait que d’une réponse à un incident à une agence adverse, où des pubards ont balancé des bombes à eau sur des manifestants pour l’égalité des chances. Mais on se rend vite compte que sa mère est loin de lui remonter le moral et la préparer au retour à SDCP.

Téléphone rose, 1967-style

Lane Pryce (Jared Harris) est un aficionado des affaires fantasques, et a une personnalité de séducteur qui contraste avec son aspect austère de ses fonctions de comptable. Nous l’avons déjà vu à l’œuvre la saison dernière avec la Chocolate Bunny du Playboy Club de New York, mais ici, c’est grâce à un portefeuille oublié par quelqu’un dans un taxi qu’il va s’amuser quelques minutes dans son bureau. Ce portefeuille contenant la photo de sa petite amie ainsi qu’un numéro, qu’il va appeler pour retrouver le propriétaire. L’innuendo provoqué par les questions insistantes de ladite copine, ainsi que les quelques flatteries (« You sound like Cary Grant ») ici et là, donnent lieu à l’une des scènes les plus divertissantes de ce premier épisode. Même si les circonstances de cette sous-intrigue sont assez rocambolesques, l’interprétation de Jared Harris élève le tout. Il sera également la rare présence réconfortante donnée à Joan, inquiète pour sa place, dans une scène très réussie un peu plus tard dans l’épisode, alors qu’Alan passe de mains en mains dans les bureaux de l’agence. Ces scènes montrent la force de Mad Men en tant que ensemble show, et renouvellent les combinaisons entre personnages, prouvant que la série n’a pas à s’appuyer sur du sang neuf pour éviter de tourner à vide. Il est encourageant de voir que Weiner a donné une part d’antenne significative à Joan dès le premier épisode, c’est même la meilleure nouvelle de l’épisode. La mauvaise ?

Les frictions de la semaine

Pete Campbell est ambitieux et les relations chaotiques qu’il entretient avec les pontes de l’agence ont déjà engendré beaucoup d’épisodes par le passé. Il souhaite la reconnaissance de son travail et des portefeuilles qu’il amène à SDCP, à savoir cette fois-ci Mohawk Airlines, compagnie qui a besoin d’un coup de pub, se portant au plus mal. Néanmoins, celui-ci est empêché dans sa lancée par un Roger vieillissant, et déterminé à prouver sa valeur au sein de l’agence. Pete va donc exiger un bureau plus grand, et plus précisément celui de Roger, qui en retour, manipule la secrétaire de Pete pour prendre des rendez-vous avec ses clients. Même s’il est très amusant de voir Don, Bert Cooper (Robert Morse) et Roger s’entasser inconfortablement sur le fauteuil de Pete, cette intrigue est la plus attendue de l’épisode et ne nous en dit pas beaucoup sur les personnages. Il est encore plus décevant de voir que cette histoire est résolue avec une pirouette, puisque c’est Harry (Rich Sommer) qui fera les frais de l’exigence (ou du caprice, c’est selon) de Pete. Roger essaie de convaincre Harry que ses clients ne valent pas ceux de Pete, et que ses fonctions devraient l’entraîner à passer plus de temps hors de l’agence. Un argumentaire qui ne convaincra pas, et se règlera avec quelques billets donnés en douce à Harry. Tout comme Roger, Pete reste le personnage qui a le moins évolué pendant le hiatus, et cette intrigue assez classique fait ronronner l’épisode. Peggy n’est pas mieux lôtie, ayant bien du mal à vendre son pitch de publicité télévisée aux représentants de Heinz. Mais il est justifié car les quelques millions de téléspectateurs de Mad Men s’intéressent moins à la santé professionnelle de la firme qu’au devenir de ses employés.

La scène finale voit Sterling Cooper Draper Pryce doit faire amende honorable du principe affiché sur la publicité du journal, en prenant les CV de plusieurs noirs réunis dans la salle d’attente. Il s’agit plus d’une saynète amusante que d’un vrai virage politique pour l’agence new-yorkaise. Matt Weiner semble l’avoir conçue en réaction aux reproches de certains fans quant à la représentation des minorités et des évolutions sociales de la fin des années 1960.

Ce double épisode de Mad Men reste assez dense, mais joue avec les attentes des fans. Certes, il leur donne des coups bas entre Pete et Roger, développe une intrigue autour de la maternité de Joan, mais surprend par l’absence de Betty Draper et la légèreté de quelques intrigues données, notamment à Lane Pryce. Il reste accessible à des personnes qui n’ont jamais regardé la série, surtout en laissant Betty et les enfants de Don de côté, qui ont été très centraux dans les trois premières saisons. Il n’empêche que les développements à venir ne sont pas présentés de manière très convainquante, à l’image des intrigues professionnelles qui sont survolées. A l’image de son titre, A Little Kiss, cet épisode est doux et suave comme un baiser (de Megan ?) mais pas forcément inoubliable.