Ceux qui étaient circonspects envers ce début de saison 5 de Mad Men risquent bien de changer d’avis avec cet épisode. La faute à un scénario aux petits oignons, qui prouve que la série sait encore trouver de la fraîcheur dans son traitement et lance véritablement la saison. Mais sans plus attendre, plongeons-nous dans cet épisode. *tousse fortement*

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Un fait divers qui défraie la chronique

Double embarras pour Don (Jon Hamm) : il se pointe à Sterling Cooper Draper Pryce malade, avec une forte toux. Et il doit partager l’ascenseur avec une de ses anciennes conquêtes d’un soir, Andrea (Madchen Amick), sous les yeux de sa femme, Megan (Jessica Paré). Weiner s’amuse d’ailleurs avec nos souvenirs, puisque beaucoup de téléspectateurs (c’est mon cas) ont dû se dire qu’elle était déjà apparue quelque part dans les deux premières saisons, lorsque Don était au pic de ses affaires extraconjuguales. Ce n’est pas le cas, mais on aurait pu s’y méprendre, tant son comportement ressemble à celui de tant de maîtresses de Don à travers l’histoire de la série. Megan ne manque pas de lui faire remarquer que quelque part, il y prête le flanc, et semble plutôt agacée. Mais là où Betty aurait conservé de la rancœur, Megan affirme que « maintenant tu vas te culpabiliser encore plus, ce dont je n’ai pas envie ». Don rentre chez lui avant l’heure, après avoir reçu Ginsberg (Ben Feldman) et Stan (Jay Ferguson) pour un pitch sur les chaussures Butler.

 Alors qu’elle travaille sur une campagne de pub pour des collants, Peggy (Elisabeth Moss) reçoit la visite de Joyce (Zosia Mamet), photographe à Time Magazine que nous avions aperçu à plusieurs reprises dans la saison 4. Elle a en main les négatifs des photos détaillant la tuerie des infirmières de Chicago, fait divers sanglant de l’époque, et non publiables. Megan, qui travaille avec Peggy, s’approche et tout le service contemple les négatifs tandis que Joyce fait sa Rod Serling du pauvre en racontant les détails du massacre. Cela n’amuse pas Ginsberg, qui reproche vivement leur voyeurisme, et quitte la pièce en protestation. Le fait divers est un des fils rouges de l’épisode, puisqu’il sert de tapisserie à une intrigue entre Sally (Kiernan Shipka) et Pauline Francis (Pamela Dunlap). Cette dernière empêche Sally de regarder le journal, ou le JT, et essaie de couper court à toute conversation tournant autour de la tuerie.

Le retour du mari prodigue

L’épisode est très dense, et accumule des scènes très courtes dans sa première partie. On nous introduit le retour de Greg (Sam Page) du Vietnâm, accueilli comme il se doit par Joan (Christina Hendricks) et sa mère Gail (Christine Estabrook), ainsi que par son bébé (qui n’est pas de lui). Après une nuit qu’on devine « mouvementée », Greg annonce au petit matin qu’il a été remobilisé pour un an, au grand dam de Joan. Il ajoute néanmoins qu’il assume cette décision, un choix très mûri de vocabulaire qu’il va bientôt regretter.

Finalement, Don se présente à la réunion avec les représentants de Butler. Le pitch est très convainquant, et le ponte de Butler complimente Ginsberg en l’appelant un « génie ». Néanmoins, alors que la réunion arrive à son terme et la campagne acceptée, Ginsberg confie qu’il est toujours troublé par l’idée d’une Cendrillon qui se ferait tendre une paire de Butler par un inconnu. Le représentant de Butler accepte, devant un Don enragé…et fiévreux. Lors de l’engueulade qui s’ensuit, il s’écrie face à un Ginsberg défendant sa fulgurance créative : « Au fin fond de mon cœur, je suis à deux doigts de te jeter sous un taxi ».

Roger Sterling (John Slattery) est pris de court, alors qu’un Pete nonchalant (Vincent Kartheiser) vient le prévenir que Mohawk veut discuter de leur campagne dès le lundi matin. En l’absence de Ginsberg, Roger engage Peggy pour lui construire un pitch durant le weekend. La désinvolture de Peggy, qui s’amuse du désespoir de Roger, donne lieu à l’une des scènes les plus drôles de l’épisode, et n’ayons pas peur des mots, de la série. Matthew Weiner et Victor Levin, scénaristes de cet épisode, nous font prendre conscience de tout le chemin parcouru par Peggy, et l’aisance qu’elle peut prendre avec les associés de la firme, étant devenue indispensable au bon fonctionnement de leur campagne. Peggy repartira avec une enveloppe-cadeau de Sterling : 400 dollars, l’intégralité de ce qu’il a sur lui, afin de faire le travail et de sauver la face pour Sterling. Elle a le zèle de lui demander sa montre lorsqu’il a des requêtes supplémentaires. Un morceau de bravoure anthologique.

Pulsions

L’épisode bascule dans les tréfonds du psyché humain….enfin, celui de Don, dès sa seconde partie. Andrea lui rend visite dans son appartement, et visiblement peu effrayée par la perspective de se faire bouter hors de l’appartement par Megan, fait un numéro de séduction. Le « devil in a red dress », allégorie de la Tentation tant dramatisée, est ici personnifié par une Andrea dans une tenue jaune (non, pas couleur vomi). Mais elle revient à la charge quelques minutes (heures ?) plus tard, devant un Don de plus en plus affaibli. Celui-ci cède donc, mais pris de panique à son réveil, et noyé dans la culpabilité, il entreprend d’étrangler Andrea et de glisser son corps sous le lit. Il devient évident que Don ne finira pas l’épisode les menottes au poignet, et l’allégorie prend fin avec une Megan à son chevet le lendemain matin, et personne sous le lit. Reste à savoir si l’étouffement des pulsions de Don devient permanent, mais malgré ce qui peut être vu comme une grosse ficelle, cette intrigue est satisfaisante.


Insomnies et méfiance  

La joute verbale entre Pauline et Sally est également très noire, même si Sally arrive à faire ressortir un peu de relief chez ce qui reste une caricature grossière de marâtre hautaine et sadique. Sa description d’une scène d’abus parental, et de son acceptation de la violence subie (« je suis maintenant quelqu’un de meilleur ») donne des frissons. Et recèle une certaine hypocrisie chez celle qui ne souhaitait pas que les chastes oreilles de Sally entendent les détails du massacre de Chicago. Néanmoins, Sally arrive à ses fins, et elle est prise d’insomnie. Pauline lui donne un somnifère pour la soulager. Beaucoup d’observateurs de Mad Men voient ça comme un virage narratif d’une Sally qui deviendra accro aux médicaments dans les prochains épisodes/prochaines saisons. On en est encore loin, et Weiner peut encore introduire des bouées de sauvetage dans sa vie, sous forme de personnages.

Encore plus surprenant : la camaraderie entre Dawn (Teyonah Parris) et Peggy, qui l’invite chez elle autour de quelques bières. Dawn explique que sa famille ne veut pas qu’elle prenne le métro et que les taxis ne vont pas dans les quartiers défavorisés où elle vit. Après une scène touchante où Peggy s’interroge sur la validité de son comportement, qui la pousse à être trop « masculine », elle commence à craindre pour ses effets personnels, relents de racisme dont elle se sent vite coupable lorsqu’elle réalise que Dawn l’a bien remarqué.

Sale soirée pour Joan, également. Au restaurant avec un Greg nerveux, accompagné de ses parents, sa mère essaie de le dissuader de repartir. Joan découvre, grâce à sa mère, que Greg s’est porté volontaire pour repartir, avec pour justification à l’emporte-pièce : « Ils ont besoin de moi ». Beaucoup trop de secrets pour une Joan qui explose, et pointe du doigt son égoïsme, devant un Greg qui essaie de la mener à la baguette : « J’ai mes ordres, tu as les tiens » (en d’autres termes : prends soin du bébé et tiens-toi tranquille). Tout est prêt pour une dernière scène spectaculaire, où Joan chasse littéralement Greg hors de sa vie, et prend enfin le dessus en lui rappelant le viol qu’elle a subi dans les locaux de Sterling Cooper Draper Pryce. Une scène coup de poing, qui donne le beau rôle à Christina Hendricks, et par là même bien des possibilités narratives à une Joan dorénavant mère au foyer célibataire, donc figure indépendante. La scène finale montre donc bébé Kevin et les deux femmes de sa vie, plan qui se veut assez définitif quant aux possibilités de retour de Greg dans la série.

Un des meilleurs épisodes de la série
 

Cet épisode est tellement dense que je ne suis pas sûr que cette critique lui ait rendu justice. L’accumulation de scènes courtes, ainsi que des réveils de tout le monde après une nuit d’horreur (Don, Peggy, Joan, et les Francis qui trouvent Pauline et Sally assoupie sous le fauteuil), donnent le tournis. Mystery Date donne un aperçu de tout le potentiel de la série au faîte de sa créativité. Le ton est plus enlevé et humoristique dans la première partie, surtout grâce à Ginsberg et la « négociation » Peggy/Roger, laisse place à un basculement parfaitement maîtrisé dans l’horreur ensuite, genre que la série n’avait jamais utilisé aussi frontalement. On a même droit à un « jump scare » lorsque Peggy trouve Dawn assoupie dans le bureau de Don ! Don, justement, qui arrive à bout de ses démons, dépeint comme un meurtrier, une feinte de l’hallucination légèrement plus habile que ce qui en a été dit par bien des observateurs. La  « menace » Andrea est présentée comme parfaitement plausible, pas de filtres ou de codes couleur appartenant au rêve… ça marche, et ça se voit. Le final, qui voit Joan claquer la porte au nez (au sens figuré) de son mari, indique que la saison va bien donner une place dominante à Miss Holloway. Son retour à l’agence, et ses interactions avec Roger, sont attendues de pied ferme. Un « Mad Men » qui rentrera sans problème au panthéon des meilleurs épisodes de la série, et qui confirme que les 18 mois d’absence, Weiner a beaucoup d’idées fraîches en stock.

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