On le dit intransigeant, maniaque voire surdoué. Nombreux sont les adjectifs plus ou moins élogieux pour qualifier David Fincher. Si certains vont même jusqu’à le considérer comme un génie, c’est certainement parce que dès que celui-ci s’empare d’une histoire, celle-ci devient un film esthétiquement personnel tout en étant accessible au public, pour le plus grand plaisir des producteurs hollywoodiens. Après ses films de gosse en super 8, il devient à 18 ans le technicien à tout faire sur les derniers épisodes de Star Wars ou d’Indiana Jones. Fincher réalise ensuite de nombreuses pubs pour de grandes marques comme NikePepsi ou Levi’s, puis fait ses armes avec les clips de chanteurs superstars tels Michael Jackson (« Who is it ?« ), Madonna (« Express Yourself« ) ou Sting (« Englishman In New York« ).

Michael Jackson – Who Is It from Jackey on Vimeo.

Puis vient le premier film de commande : une suite attendue mais dont personne ne veut, que les producteurs décident de confier à un jeune débutant. Fincher a donc la dure tâche de réaliser le troisième épisode de la saga Alien en 1992, après le chef-d’œuvre inégalable de Ridley Scott et sa suite en mode Rambo de James Cameron. Si Alien 3 n’est pas le meilleur volet de la quadrilogie, il révèle néanmoins toutes les bases de l’univers « finchien » : ambiance claustro, décors sortis tout droit d’un cauchemar (une prison), paranoïa ambiante et fin tragique (même si dans ce cas précis, il n’a pas eu le final cut). De l’alien ou de l’homme on se demande qui est le plus mauvais… Le succès n’est pourtant pas au rendez-vous.

Trois ans après, Fincher compte bien prendre sa revanche. Avec Se7en, son œuvre maîtresse, il réinvente les codes du thriller. Andrew Kevin Walker signe un scénario tout simplement parfait. Le tueur des 7 péchés capitaux restera à jamais gravé dans nos mémoires et dans la liste des serial killers les plus terrifiants de l’histoire du cinéma. Et cette fois, le final, l’un des plus réussis du genre, est sous le contrôle du jeune réalisateur. On aura beau le regarder 20 fois, on aura toujours le cœur qui palpite. Le cinéaste né rencontre alors celui qui sera son acteur fétiche, Brad Pitt.

En 1997, David Fincher filme un Michael Douglas manipulé et paranoïaque dans les rues de San Francisco. Avec The Game, on a plutôt l’impression que le cinéaste s’amuse, en donnant sa version personnelle de La Mort aux trousses. Après le New York sale et pluvieux de Se7en, pas plus d’espoir de voir le soleil se lever dans The Game, il fait toujours nuit à San Francisco. Ce qui caractérise l’œuvre de Fincher ne fait maintenant plus aucun doute : l’ignominie humaine, le désespoir de sa condition, autant dire une vision très optimiste…

Après The Game, il décide d’adapter le roman controversé, jugé nihiliste de Chuck Palahniuck : Fight Club. Il fait appel à Brad Pitt pour incarner le rôle du type le plus cool et le mieux sapé de la planète : Tyler Durden. Les mésaventures d’un anti-héros sans nom, interprété brillamment par Edward Norton, sont rythmées par la composition hallucinée des Dust Brothers, aka les Chemical Brothers. La musique électronique fait son entrée dans le travail de Fincher. La critique se déchaîne à la sortie : Fight Club est perçu comme une apologie de l’anarchie voire du fachisme. Comme de nombreux films cultes, Fight Club est un film incompris et le public ne suit pas. Cet échec se rattrape facilement lors de sa sortie en video.

Mais David Fincher est quand même « puni » de ses mauvais résultats et se retrouve contraint de réaliser un film de commande, un autre thriller : Panic Room. Avec Jodie Foster dans le rôle titre, le film, sorti en 2002, est pourtant un brillant huis-clos. Pas le meilleur non plus de Fincher mais on retrouve son style, en accord avec une tension sans faille. Comme pour Fight Club, le réalisateur fait appel à Kevin Tod Haug et Kevin Mack, génies des effets spéciaux. Le générique est encore une merveille, dans la lignée de ceux de Se7en (très révélateur, voir ici) ou de Fight Club (la première entrée dans un cerveau au cinéma, voir ici). A priori anodin, le générique a son importance dans l’œuvre de Fincher. La preuve qu’il est un perfectionniste de l’image. Le générique est un élément précieux, la clé du puzzle, il se savoure comme une mise en bouche. Et celui de son dernier film en date, Millenium : The Girl with the Dragon Tattoo, ne déroge pas à la règle (Voir ici).

Après Panic Room, David Fincher décide de prendre son temps et de se libérer des studios. Ceux qui l’attendaient au tournant avec un nouveau thriller dantesque et poisseux allaient être déçus. Pourtant tous les ingrédients étaient là : la ville de San Francisco, une enquête passionnante, une histoire de serial killer basée cette fois-ci sur des faits réels. Fincher adapte en effet l’histoire du fameux tueur du Zodiaque à partir de l’enquête très fournie du dessinateur du San Francisco chronicle, Robert Graysmith, incarné par Jake Gyllenhaal à l’écran. Filmé en caméra numérique HD, d’une durée de pratiquement 3 heures, Zodiac nous transporte sur 30 années de traque acharnée. La révolution du numérique en marche, Fincher obtient sa première sélection au Festival de Cannes.

Il continue dans les adaptations littéraires avec une courte nouvelle de F. Scott Fitzgerald, L’Étrange Histoire de Benjamin Button. Il s’essaye cette fois à un univers beaucoup plus onirique, même si à bien des égards, la fin inexorable, est loin d’être dans la lignée des classiques hollywoodiens. Brad Pitt passe du petit vieillard au jeune garçon, sous les maquillages et les effets spéciaux prodigieux de la société Digital Domain, créée par James Cameron. Le cinéaste confronte le passé révolu de la Nouvelle Orléans à son présent marqué par le déclin et la claque de l’ouragan Katrina. Benjamin Button ou le grand film d’amour de David Fincher.

En 2010, le phénomène Facebook intéresse les studios hollywoodiens. Mais le sujet est risqué. Le succès du réseau social est encore en marche alors pourquoi se précipiter sur un film ? Pourtant, Fincher, issu de la demoscene, relève brillamment le défi et réalise un biopic sur Mark Zuckerberg, le créateur de facebook, un type qui n’a pas encore dépassé les 30 ans. Et avec Justin Timberlake. Au départ, les fans grinçaient des dents. Le résultat est pourtant au-delà des espérances, salué par la critique. The Social network est un film bavard mais passionnant. Les dialogues écrits par le prodige Aaron Sorkin sont de petits bijoux de joute verbale. Le film devient celui d’une nouvelle génération, celle qui socialise avec une souris devant un petit écran. Fincher fait appel au jeune hollywood en la personne de Jesse Eisenberg (Mark Zuckerberg) et d’Andrew Garfield. Côté musique, les membres de Nine Inch Nails, Trent Reznor et Atticus Ross délivrent une composition électro multi-récompensée. Comme pour Benjamin Button, le film part favori aux Oscars et pourtant… Fincher ne repartira pas avec la précieuse statuette.

Autre phénomène dans les mains de David Fincher, considéré aujourd’hui par tous comme une pointure : le best-seller Millenium. A peine la version suédoise est-elle sortie qu’Hollywood veut donner sa version. Les studios font appel à Fincher. Après avoir recruté Daniel Craig et la jeune Rooney Mara, le réalisateur s’exile dans la terre natale de Stieg Larsson pour adapter, à nouveau, Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes. Les fidèles Trent Reznor et Atticus Ross composent la bande originale. Encore une histoire glauque à souhait où il est difficile de percevoir la lumière ni même once d’espoir pour l’humanité. Un retour à la noirceur pour Fincher.

David Fincher a encore de belles années devant lui. On pourra lui donner tous les qualificatifs possibles mais on préfère le voir à l’image de ses films : non pas déprimant mais juste inclassable.