(Critique) Breaking Bad – Fifty-One (5.04)
Un anniversaire, ça se fête. Vince Gilligan l’a bien compris, et pour cet épisode de moitié de saison de Breaking Bad (rappel : 8 épisodes seulement seront diffusés cet été sur AMC), il a à nouveau invité Rian Johnson, réalisateur de Brick et du futur Looper (sortie le 31 octobre 2012) à réaliser cet épisode. A défaut d’être un festin pour les personnages – il y a fort à parier que ce soit une indigestion pour Skyler (Anna Gunn) –il assure un festin visuel avec un cadrage lourd de sens, et une belle utilisation de la palette de couleurs, précisément dans la piscine, où les motifs rappellent les cristaux de la fameuse « Sky Blue » produite par Walt (Bryan Cranston) et Jesse (Aaron Paul). Mettons-nous à table…
De la nécessité d’avoir un plan…
On le voit depuis le début de la saison, Walter White se sent pousser des ailes après la mort de Gus Fring et le redémarrage de la production de meth à son propre compte. Cet épisode le voit les déployer, et il est de moins en moins enclin à garder les apparences. Lorsqu’il arrive pour récupérer son Aztec, partie en réparation après les évènements de la saison dernière, il change d’avis et la vend au garagiste pour 50 dollars. En revanche, tout s’éclaire lorsqu’il récupère le chapeau de Heisenberg qui était resté sur le siège. La Aztec ne correspond plus à sa nouvelle stature, et il souhaite se rapprocher de Tony Montana, d’où la location de deux rutilantes voitures : l’une de sport, pour Junior (RJ Mitte), l’autre étant une Dodge Challenger pour White. Il a ainsi l’opportunité de faire plaisir à Junior avec l’argent de sa production, de la même manière qu’il avait tenté de le faire en saison 4, dans « Cornered ».
Malgré une Skyler plus que réticente, Walter lui suggère d’organiser une fête d’anniversaire en son honneur, ce qu’elle fait avec le service minimum, en invitant Hank (Dean Norris) et Marie (Betsy Brandt). C’est aussi une manière triomphale d’inviter chez lui l’enquêteur de la DEA qui ne le soupçonne toujours pas, et le laisse libre. A ce titre, son discours où il remercie les Schrader et sa famille de l’avoir accompagné et l’avoir soutenu prend une dimension horrifiante pour le spectateur. « Fifty-One » représente également une étape dont on connaît la suite, ayant vu Walter White à 52 ans en tout début de saison. Même si l’on devine que la production de méthadone le rend extrêmement riche, on sait que ses ennemis vont poindre. Le public de Breaking Bad se retrouve ainsi dans une situation inédite, puisqu’il voit cette étape dans la vie de Walter White, en connaissant son passé et ses épreuves, soit une cinquantaine d’épisodes, mais aussi une petite partie de son futur.
La grande affaire de l’épisode c’est surtout cette confrontation, qui était dans les cartons après la semaine dernière, entre Walter et Skyler. Une scène extrêmement détaillée et oppressante, dans la lignée de la série, qui dure pas moins de 6 minutes. Walter fait apparemment peu de cas de la détresse de Skyler, et en début d’épisode, lui ressert le même discours qu’en début de saison : il n’y a pas à s’inquiéter, le ciel est bleu, tout est sous contrôle. Néanmoins, Skyler tentera de se noyer dans la piscine devant Hank et Marie, non pas comme un appel à l’aide, mais plus comme un besoin de calme et surtout de sérénité, un parallèle avec la position fœtale subtil. Mais, loin de régresser à l’état de fillette apeurée, Skyler tente d’échafauder un plan pour éloigner Holly et Junior de White, en suggérant une pension de luxe pour Junior. Walter se fait un plaisir de pointer du doigt l’inconsistance de ce plan, et quelles explications elle devrait fournir à ses proches. Une scène où Walt fait preuve de toute l’emprise machiavélique qu’il a développé, sans avoir besoin de lever la main sur Skyler (même si la réalisation de Rian Johnson nous laisse entendre le contraire). Skyler souhaite littéralement que le cancer de Walt refasse surface, ce qui est la preuve de mépris la plus affichée, et le seul moyen logique, pour elle, d’annihiler Walt. Il semble bien qu’elle obtienne gain de cause si on se fie au « flash-forward », mais Walt a tort de la sous-estimer, si l’on se fie au reste de la série. Pourtant c’est ce qu’il fait, estimant que Jesse tout comme Skylar sont des pantins qu’il peut manipuler pour les amener plus près de lui. Après tout, on ne peut pas brûler le soleil Heisenberg selon lui, juste en être un satellite.
Lydia : coussin, cousine
Lydia (Laura Fraser) se retrouve donc dans la position (peu enviable) de fournir la méthylamine à Mike (Jonathan Banks), et ce alors que les soupçons de la DEA se resserrent. Ceux-ci lui rendent visite dans les bureaux américains de Madrigal, à Houston, et interpellent un intermédiaire-clé, qui devait transporter le baril promis au Nouveau-Mexique. On prend réellement conscience de l’état extrêmement instable, voire comiquement instable, de Lydia, qui n’a pas la carrure d’une criminelle de haut vol, et s’attire les soupçons de Hank, qui a reconstitué pas mal des pièces de l’enquête : de Madrigal au rôle de Mike dans le caractère taciturne des anciens complices de Gus. Celui-ci se voit offrir une promotion, qui impliquerait qu’il délègue les enquêtes en cours, y compris celle autour de Pollos Hermanos. Même s’il accepte cette promotion, il y a fort à parier que la remise en circulation de la méthadone Heisenberg va lui mettre la puce à l’oreille, et que Hank ne va pas complètement lâcher le dossier qui l’a littéralement remis en selle.
Mike envoie Jesse chercher le baril de méthylamine au Texas, ce qui amène une scène peu diserte mais assez géniale entre Lydia et Jesse, et par là même la seule vraie apparition de Pinkman dans cet épisode. Le regard horrifié de Lydia lorsqu’elle voit un mouchard collé au baril a l’air sincère, mais il ne tient qu’au vieux briscard Mike de remettre en question la présence de ce mouchard. Il pense que Lydia a manipulé Jesse afin d’éloigner Walter White de Madrigal, et par là même d’éloigner les fortes suspicions de la DEA à son encontre et à l’encontre de Madrigal. Cependant, Walter White coupe court à la décision de Mike de tuer Lydia, et ne souhaite pas couper l’approvisionnement constant d’un produit intact. Dans sa quête d’argent rapide, c’est ainsi que Walt néglige l’aspect de la fiabilité de ses fournisseurs, aspect qui était primordial pour feu Gus Fring. Une décision probablement aveugle, qui risque bien d’aboutir à une situation explosive lorsque Lydia, décrite comme une « lunatique » par Mike, ne respectera plus sa part du marché. Finalement, dans l’établissement de White, Inc., on se demande si le véritable amateur n’est pas Walter lui-même.
Sous ses aspects d’examen au microscope de la famille White en déchéance à l’aube des 51 ans de leur patriarche, Fifty-One reste un épisode très dense. Passons sur l’aspect visuel réussi, et du sous-texte de l’empoisonnement de la vie de Skyler par le trafic de drogue de son époux, ainsi que la paranoïa tragicomique de Lydia : on voit les premiers obstacles à la production de méthadone se profiler, et la réponse de Walt est celle de son idéal, son alter ego, Heisenberg. C’est le premier épisode où un Walt décomplexé se comporte de bout en bout comme Heisenberg, et se faufiler dans son chapeau comme un superhéros : combinaison de dealer le jour, chemise de Papa Poule la soirée. Une double identité qui ne laisse plus personne dupe, sauf peut-être Hank. Mais pour combien de temps ? se demande le plan final de l’épisode, représentation certes peu subtile de la bombe à retardement que constitue Walter White. Contre son entourage, en tant qu’Heisenberg, mais surtout contre lui-même.

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