« The Other Woman ». Avec un titre pareil, on pouvait s’attendre au moins à une interprétation littérale grâce à une scène où Trudy (Alison Brie) découvre que Pete (Vincent Kartheiser) a des relations extraconjugales, de manière plus notable avec Beth (Alexis Bledel). Mais, dans cet épisode d’une qualité exceptionnelle, écrit par Semi Chellas et Matthew Weiner, on montre la dualité des trois personnages féminins de la série : Joan (Christina Hendricks), Peggy (Elisabeth Moss) et Megan (Jessica Paré). Et indiscutablement pour les deux premières, des virages très importants ont lieu dans cet épisode. Reste à savoir à quel prix, et c’est précisément ce qu’examine cet épisode. Cette semaine, donc, honneur aux dames…

« Enfin, quelque chose de beau qu’on peut vraiment posséder »

Dans l’œil de beaucoup de téléspectateurs, et probablement de Joan elle-même, cet épisode restera comme celui qui aura terni sa réputation et ses principes, mais aussi comme celui qui aura précipité son assise au sein de la firme. Sterling Cooper Draper Pryce doit naviguer les eaux politiques de Jaguar, ce qui va au-delà de la préparation de pitch dans son coin. Lors d’un dîner auquel participent Pete (Vincent Kartheiser) et Ken (Aaron Staton), le président de l’association des concessionnaires Jaguar, Herb Rennet (Gary Basareba) dit explicitement qu’il convoite les affections de Joan, selon lui « montée comme un B-52 ». Vu l’enjeu, Pete en conclut très rapidement que le vote d’Herb est achetable à une seule condition : une soirée entre Joan et lui, et plus avec affinités. Très vite, le malaise s’installe chez Pete, chez qui le besoin de décrocher Jaguar l’emporte sur sa retenue habituelle, et va rapporter cette « brillante » idée à Joan, qui le rejette aussi poliment que possible, en lui faisant remarquer « que vous ne pourriez pas vous permettre ce que je demande ». Néanmoins, dans une discussion tendue, les associés de Sterling Cooper Draper Pryce vont essayer de lui apporter ce qu’elle demande, alors que Don sort de la pièce, non seulement dégoûté mais aussi certain qu’il va gagner Jaguar à la loyale. Ils votent pour une somme de 50000 $, mais très vite Lane (Jared Harris) va surenchérir en lui offrant ce qu’il n’est pas censé offrir, encore moins maintenant qu’il sait mieux que quiconque la délicate santé financière de la firme. Une place d’associé à hauteur de 5% dans Sterling Cooper Draper Pryce. Il ajoute qu’en intégrant la firme, il y a trois ans, « il s’est contenté de bien moins que ce qu’il voulait ». Une des multiples scènes touchantes de cet épisode, avec deux personnages qui auront été les plus développés de cette saison. Il est intéressant de voir à quel point tous les personnages parlent à Joan à reculons, et que Lane avoue qu’avec 50.000 dollars, il voulait encore avoir une chance de la dissuader d’accepter.

Finalement, on ne sait pas vraiment ce qui convainc Joan d’accepter la proposition indécente. Cela va à l’encontre de tout ce que l’on sait d’elle, une des rares femmes considérées comme intouchables et respectables par l’ensemble de la firme, qui souhaitait faire la différence en gravissant les échelons professionnels grâce à sa compétence et non à la séduction. A ce titre, la scène entre Joan et Herb mise en parallèle avec le pitch de Don est l’une des plus inconfortables et déstabilisantes de la saison, voire de la série. Sterling Cooper Draper Pryce en est réduit à accepter les basses manœuvres du milieu automobile pour assurer sa survie, et donc à faire une femme-objet (celle du pitch Jaguar !) de son employée la plus respectable. Malgré un Don qui se déplace chez Joan même pour tenter de la dissuader après avoir appris le vote des autres dans son dos, Weiner nous révèle que le mal était déjà fait bien avant qu’il arrive grâce à un montage habile. Preuve s’il en est que Mad Men ne renonce jamais à une audace formelle, même dans un épisode plutôt linéaire.

L’élève passe outre le maître

Les paris allaient bon train jusqu’ici quant aux inévitables chamboulements de la fin de saison. En particulier, beaucoup de signes donnaient Pete partant vu son éternel manque de reconnaissance de la part de ses partenaires, et sa compétition avec Roger (John Slattery). On comptait moins sur le mépris de Don envers Peggy (Elisabeth Moss) pour la pousser à aller voir ailleurs. Mais c’est exactement ce qui se passe cet épisode, pourtant. Peggy se sentait de plus en plus mise à l’écart par Roger et Don au profit de Ginsberg (Ben Feldman), et elle est chargée du tout-venant des comptes alors que l’ensemble de la firme travaille d’arrache-pied sur Jaguar. Cela l’amène à improviser un pitch pour Chevalier Blanc, en le transposant à Paris pour capitaliser sur la Saint-Valentin qui approche. Peu importe pour Don, qui lui fait savoir que Ginsberg reprendra la main une fois le pitch pour Jaguar conclu. Face à une Peggy vindicative, il ne peut que lui balancer des billets à la face en lui disant d’aller à Paris. Une humiliation de trop, et Peggy prend finalement la décision de quitter la firme lors d’un déjeuner avec Freddy Rumsen (Joel Murray). Ce dernier était celui qui l’avait recommandé à Don, initiant leur relation de mentor/disciple, peu avant d’être écarté de la firme. Par ailleurs, nous voyons que Peggy, grâce à son pitch improvisé, est devenue aussi intuitive et compétente que Don, sur le déclin. Après une scène d’entretien où on lui propose plus que ce qu’elle demande-une formalité-, Peggy choisit d’annoncer son départ à Don alors que le reste de la firme célèbre l’avènement du partenariat avec Jaguar. Malgré un Don qui essaie de garder le contrôle et lui propose une augmentation, avec le sens du business qu’on lui connaît, Peggy reste ferme. Et la dernière scène, où l’ascenseur s’ouvre alors qu’elle esquisse un large sourire, est libre à interprétation. Cela est-il dû à Joan, la seule à la voir partir alors que Peggy a appris qu’elle était devenue associée avant elle ? A-t-elle réalisé que malgré Jaguar, la firme était un bateau qui prenait l’eau, comme le laisse entendre Ken (Aaron Staton) un peu plus tôt dans l’épisode ? Ou s’agit-il du sourire carnassier d’une pubarde qui va tenter de devenir l’équivalent en jupons d’un Don Draper à Cutler, Greason and Chaough ? Les paris sont (à nouveau !) ouverts.

Un choix cornélien ?

Finalement, la seule à ne pas être intransigeante avec son entourage, c’est bien Megan. Elle arrive à décrocher deux auditions pour la pièce « Little Murders », mais n’est pas sûre d’avoir le soutien ni l’assentiment de Don. Cela éclate au grand jour lorsqu’elle lui explique que la pièce nécessiterait qu’elle parte pour Boston pendant trois mois pour répéter. Don voit cela d’un très mauvais œil, mais ce désir d’indépendance de Megan jusqu’à un certain point a été exploré en détail dans les épisodes précédents. Finalement, elle le rassure en lui disant qu’elle choisira de rester avec lui plutôt que sa carrière d’actrice, « mais qu’elle le détestera pour cela ». Même si Don lui assure à nouveau qu’il ne veut pas l’empêcher de poursuivre ses projets, on se demande jusqu’où cela est vrai, et si finalement ce n’est pas la solitude et le vide laissé par son départ qui inquiète Don plus que tout. Après tout, on le voit bien en train de la consulter sur le pitch pour Jaguar, et Ginsberg s’étonne du laxisme de Don envers Megan. Son dégoût envers l’idée de dépeindre la Jaguar comme une maîtresse poussera Don à abandonner l’idée le matin suivant, la jugeant « trop vulgaire ». Cela prouve que, même hors des murs de Sterling Cooper Draper Pryce, Megan reste une muse bien utile.

The Other Woman est donc un épisode glaçant, empli de confrontations, et on a le sentiment que plus que des personnages individuels, c’est tout Sterling Cooper Draper Pryce qui prend l’eau. Entre la fraude de Lane, l’incompétence de Roger, la proposition indécente acceptée par Joan, le départ de Peggy et l’inspiration sur le déclin de Don, on a du mal à imaginer que la firme survivra intacte à la fin de la saison 5. Faillite ? Purge des effectifs ? Le moment n’est pas venu, et Jaguar n’est qu’un mirage destiné à redorer le moral des troupes, ce qui est énoncé par Ken dans une scène de cet épisode ! De même on peut spéculer sur le devenir de certains personnages. La charge de travail de Pete et sa frustration le poussera-t-il à l’irréparable ? Qu’en est-il de Lane ? Roger, qui a déjà eu une attaque cardiaque ? Matthew Weiner tuera-t-il un de ses personnages cette saison ?